Le titre du film c’est le mot « Life » isolé, fragile, précieux dans l’écrin d’une affiche. Certes, c’est le nom de la revue qui va publier en 1955 les photos que Denis Stock (Robert Pattinson) prendra du définitivement jeune James Dean (Dan Dehaan). Mais c’est aussi la marque d’un film qui va à l’essentiel et sait de quoi il veut parler.

Peut être que vous vous rappelez du film The American avec George Clooney. Si oui, vous vous souvenez d’un film brutal, sec, attentif, minutieux et chiant. A défaut d’être riche, The American était fulgurant dans sa dernière partie. Depuis ce film, on guette dans la carrière d’Anton Corbijn le souvenir du geste cinématographique radical qu’était The American.

Deux navets plus tard, voici Corbijn revenant avec un genre de biopic qui a au moins trois avantages par rapport à ces derniers. D’abord, il est divertissant : un scénario globalement classique, deux jeunes comédiens qu’on aime bien et une histoire compréhensible (pas comme l’intrigue gratuitement labyrinthique d’Un Homme très recherché). Ensuite une image travaillée : un peu sale, mais esthète, vieillotte, mais classe, une image qui percute, qui a le grain des photos des années 50 (pas le gris terne d’Un Homme très recherché.) Enfin, le sujet est particulièrement parlant pour un cinéphile : suivre les deniers jours de la vie de James Dean, ces jours même qui lui ont valu de devenir éternel (pas comme la guerre froide désuète d’Un Homme tres recherché).

J’ai dit « les derniers jours de la vie de James Dean », mais c’est pas vrai. Ça se passe sur deux semaines, 7 mois avant sa mort. Mais tous les jours de la vie de James Dean ont été les derniers jours de la vie de James Dean. En fait, c’est le sujet du film : la mortalité toujours imminente de James Dean. C’est un film qui transpire d’éphémérité. Il y a des phrases prophétiques l’air de rien, l’horloge qui n’a de cesse de sonner le glas, le rapport à l’enfance et aux souvenirs, et puis surtout il y a ce montage très inconfortable, très étrange, brutal comme un accident de voiture permanent.

Denis Stock, le personnage de Robert Pattinson, c’est le personnage attachant du film. Le type qui comprend ce qui se passe à son époque mais qui n’a pas le charisme pour en parler, quand Dean, qui n’y comprend rien, charrie sur sa belle gueule toute sa génération et tout ce qui est encore en vie, les femmes, le cinéma, les cigarettes. Le personnage de Denis Stock, là où Dean est lunaire, serein et distant, est nerveux, maladroit, concerné et précipité. Il passe une bonne partie du film à montrer son obstination à photographier, comme si c’était une urgence vitale. Parce qu’il sent que quelque chose change et qu’il veut le saisir et que Dean est le moyen le plus efficace de le faire, parce qu’il concentre tout ce que l’époque a de nostalgie, de rébellion, d’ennui, de beauté pluvieuse. C’est assez malin : la précipitation dramatique se fait le vaisseau d’un empressement métaphysique. La mort de James Dean c’est la mort de la jeunesse et la mort de la jeunesse c’est la mort de tout le monde. Denis ne sait pas que Dean va mourir, mais il veut faire ses putains de photos. Là encore c’est le montage qui fait tout, qui rend compte de la précipitation et de l’impatience. Le montage est central dans ce film.

Il faut bien comprendre le jeu que joue Life. Il ne s’agit pas de faire un portrait ou de retracer une vie. Il s’agit de parler de comment on en est venu à faire ces photos. Que ces photos soient cruciales, précieuses, c’est acquis. Que James Dean meure bientôt, c’est acquis. La tension dramatique n’est pas là. C’est pas l’histoire d’un gars, c’est l’histoire de photos, c’est à dire de clichés, mais aussi d’iconographies. C’est l’histoire de photos qui veulent absolument avoir un sens. Il y a une obstination à donner de l’importance à ce truc qui n’a pas de valeur et qui n’en prendra que plus tard, quand Dean sera mort. Mais parce que précisément sa valeur est du même genre que la valeur de la vie de tous les jours. On l’a sous le nez et on y fait pas gaffe. Et puis un gars meurt, le père ou le fils, et tout à coup ça se gonfle d’émotions. C’est comme quand on retourne visiter la maison de campagne de ses parents en Indiana, par exemple. C’est comme quand on se rappelle quand maman allait nous coucher le soir, par exemple. Les photos sont de ce goût là. Et ce film, il est aussi fébrile et sensible que ça.

Avec les films américains étalons de l’année, à savoir Foxcatcher, Inherent Vice et A Most violent Year, on pourrait avoir à reprocher à Life de ne pas saisir l’époque, alors que c’est précisément son sujet. Mais c’est plus malin que ça. À y bien regarder, James Dean n’est pas le symbole d’une génération montante. Après tout, il tourne avec Elia Kazan, Nicholas Ray et Georges Stevens, qui ont en commun, à peu de choses près, d’avoir déjà l’essentiel de leur carrière derrière eux. Il n’a pas tourné pour Cassavetes, Aldrich ou Kubrick. Denis Stock s’est trompé. Il a cru photographier l’avènement d’une nouvelle ère, mais il a saisi la mort de l’ancienne. Il a voulu prendre New York mais a photographié l’Indiana. James Dean c’est le symbole d’un système hollywoodien qui ne fonctionne déjà plus, comme le montre avec une grande potacherie l’interprétation de Jack Warner par Ben Kingsley (rappelez-moi, quand est-ce que Kingsley a été bon pour la dernière fois ?) James Dean n’est pas un jeune, c’est un vieux, il est plus proche de sa mort que de son enfance et il n’a de cesse de contempler avec nostalgie son passé, comme dans le cliché pris de dos, face à la ferme de ses parents, dans un malicieux hors-champs. C’est quasiment un twist de s’apercevoir que, là où l’on pensait voir la beauté de la jeunesse, de la spontanéité, de l’avenir-devant-soi, on avait sous les yeux une agonie, une aigreur, un dépérissement. La grande réussite de Life est là : avoir su teinter ses images, son récit et ses personnages de la tonalité d’un monde presque mort. D’ailleurs, Denis Stock ne s’y est pas trompé en se tournant par la suite vers la musique new yorkaise plutôt que vers le cinéma californien.

Anton Corbijn ne s’y est pas trompé non plus en chargeant son film de nostalgie plutôt que de fureur de vivre. En se concentrant sur la douleur d’une mort imminente et omniprésente, plutôt que sur l’efficacité d’une rébellion. Le geste final de Dean est noble et vain, c’est ce qui fait sa beauté cristalline, comme l’est celle du titre. Et c’est là qu’on retrouve le geste de The American, mais aussi paradoxalement l’intérêt (certes ténu) d’Un Homme très recherché (avec Phillip Seymour Hoffman, qui lui aussi allait bientôt mourir) : un cinéma sensible, brutal et crépusculaire.

DaviD