The Visit présente typiquement le cas d’un réalisateur avec une très forte personnalité, obligé de se soumettre aux contraintes d’une maison de production, en l’occurrence la Blum House Production. Maison de production de films d’horreur minimalistes, célèbre pour Paranormal Activity ou Sinister, elle a commis récemment les suites d’Insidious et autres mauvais films à screamers. On peut signaler que, très souvent, la Blum House produit des œuvres en found footage, comme ici pour The Visit. Or, le principe stylistique du found footage ne sied particulièrement pas à l’univers cinématographique habituel de Shyamalan. J’ai même envie de dire que Shyamalan, c’est le contraire du found footage ! Il suffira pour s’en convaincre de regarder les scènes de ses films qui constituent des twists et d’y constater à quel point la liberté de montage est présente et fondamentale dans son œuvre.

En premier lieu, si les images proviennent bien d’une caméra intradiégétique, c’est-à-dire tournées par les personnages du film, elles ne consistent pas véritablement en des images trouvées telles qu’elles (found) comme c’est le cas par exemple du projet Blair Witch. On sait qu’au contraire, ici, les images que l’on a sous les yeux ont été l’objet d’un montage a posteriori. Il s’agit pour Shyamalan de répondre aux consignes qui lui ont été imposées, mais aussi de s’en échapper et d’affirmer sa personnalité, notamment par un principe de mise en abyme. En effet, les personnages tiennent un discours sur les images qu’ils tournent et s’amusent des plans qu’ils sont en train de créer. Une complicité s’installe alors avec le spectateur : on sait que derrière la fiction, c’est Shyamalan qui s’amuse avec ses propres formes. À ce titre, la dernière scène du film est exemplaire. Je n’en dirais pas plus, mais nous sommes là dans un cas où la démarche post-moderne, très présente chez Shyamalan depuis Sixième Sens, atteint l’un de ses sommets.

Autre point, qui montre que M. Night a su ingérer sa personnalité dans ce cadre très restrictif : le twist, dont on peut d’ores et déjà annoncer qu’il est particulièrement réussi, là où beaucoup de rabats-joies ont critiqué l’artificialité de ceux présents dans Le Village, La Jeune fille de l’Eau ou Phénomène. Il est à noter d’ailleurs que le twist du film Phénomène, s’il peut être tenu à raison pour le moins efficace de la carrière de Shyamalan, doit être pris pour ce qu’il est : un anti-twist, inscrit par le réalisateur dans une démarche ironique et même une démarche d’auto-dérision. Le twist de The Visit, donc, est sans doute le plus réussi parmi les derniers films du maître en la matière. Mais, comme je le signalais, il présente un statut particulier, puisqu’il évacue, pour cause de faux-documentaire, la grandiloquence habituelle des scènes twistesques de Shyamalan. La forme change radicalement, mais l’efficacité narrative est plus que jamais conservée.

Dans les films de Shyamalan, tout détail a du sens. Shyamalan est un cinéaste du Destin, il est habité par la conviction que le monde cache quelque chose de cohérent derrière son absurdité apparente (les films les plus significatifs sur ce point seront Signes, La Jeune fille de l’eau et Le dernier maître de l’air) Les coïncidences constitueront le signe (sic.) de cette cohérence. Ici, on peut reprocher un trop plein d’explicitations de ce rôle joué par les coïncidences et une trop grande proximité entre la coïncidence finale de The Visit et celle de Signes. Il n’en reste pas moins, que Shyamalan montre qu’il reste attaché à ses motifs, quel que soit le contexte. J’ajouterais, pour aller dans ce sens, le motif de l’excès d’imagination des personnages (paranoïa, imaginaire enfantin, personnages qui s’inventent une vie, etc.)

Donc : mise en abyme, twist, motif du Destin, et enfin, et c’est là sans doute que le travail de Shymalan ajoute quelque chose à la fois à sa propre carrière, mais aussi à la filmographie de la Blum House (peut être aux dépends de cette dernière !) : le ton. Que l’on aime ou pas Shyamalan, l’un des points qui souvent fait débat est si, oui ou non, son cinéma est à prendre au premier degré, ou s’il sait fait preuve de recul et d’ironie. Shyamalan : un Spielberg ou un Verhoeven ? Je me prononcerais sans trancher : Shyamalan croit pleinement en la magie et la poésie de ses films. Sixième Sens, Incassable, Signes et Le Village sont des films spielbergiens : néo-classiques, premiers degrés, pleins d’un amour aveugle pour leurs personnages et leur récit. Dans La Jeune Fille de l’Eau, les moments où il assume le conte sont clairs et peuvent paraître ridicules à ceux qui se désolidarisent du récit, mais le cinéaste y plonge la tête la première, sans concession. Dans le même film, les instants d’ironie sont tout aussi assumés : voir la mort du critique littéraire dévoré par des loups. On sentait déjà dans La Jeune fille, Shyamalan agacé par l’incapacité à s’émerveiller, dont faisait preuve les critiques et certains spectateurs, mais tout bascule avec Phénomène. Phénomène est un film construit sur du vide (notons qu’un « phénomène » est un « signe » qui ne renvoie à rien !), dénonçant à la fois les dérives des cinéastes se prétendant être les héritiers de Shyamalan lui-même, et, de manière générale, le manque de foi et de consistance qui caractérise le cinéma hollywoodien actuel (critique déjà présente dans Sixième Sens). Dans The Visit, horreur et grotesque sont assumés solidairement. L’humour est présent en continu, que ce soit grâce à la complicité très authentique des personnages principaux, les quelques gags qui désamorcent certains moments de terreur et enfin le scénario dans son entier, qui a quelque chose d’une grosse blague, mais qui n’en reste pas moins terrifiant, prenant et surprenant. Tout se passe comme si le film contenait sa propre parodie. Tout se passe comme si Shyamalan, convaincu de l’efficacité de son récit, pouvait se permettre d’en rire à mesure qu’il le déploie. Le tour de force est que l’ironie n’empiète jamais sur l’émotion : je renvoie à ce titre encore une fois aux plans et à la musique choisis pour la dernière scène, mais d’une manière générale à toutes les scènes de terreur générées par les vieillards.

           The Visit se présente comme le tour de force d’un cinéaste, qui parvient à ingérer de la personnalité dans un film, qui, dans son projet, aurait pu en être totalement dépourvu. Plutôt que de se transformer en un simple artisan de la Blum House, il en a détourné les codes, il se les ait réappropriés et en a fait quelque chose de beaucoup plus intéressant que ce qu’ils sont à la base. Néanmoins, au final, ce tour de force remarquable, d’aucun diront admirable, nous laisse songer qu’à l’occasion du retour de Shyamalan à ses premières amours, on aurait préféré l’y voir revenir plus pleinement en proposant un film beaucoup plus classique dans sa forme

           On sait que chez Shyamalan « classique » ne signifie pas « académique » mais est au contraire synonyme de réinvention. Il est par excellence ce cinéaste capable de s’approprier les codes du classicisme pour installer son spectateur dans un certain confort, celui d’une esthétique impeccable et tranquille, pour rendre plus fulgurent l’électrochoc qui suivra. Il nous rappelle ainsi qu’un langage cinématographique n’est pas là pour nous endormir, qu’il faut au contraire être constamment à son écoute, se tenir en éveil… Ici, Shyamalan est conscient de ne produire qu’un amusement. J’en veux pour preuve ce montage : la jeune fille confie une caméra à son petit frère et préconise des plans « classiques », mais sa phrase est interrompue par un cut, un plan du jeune garçon, qui filme ses trous de nez (quand je vous disais que c’était drôle !). Cette succession de plans est quasiment la pétition de principe du film, ou, pour le dire autrement, son mot d’excuse. Mais voilà, pour un spectateur fidèle et impatient vis-à-vis du cinéma de Shyamalan, unique en son genre à Hollywood, reste une amertume, celle de voir un cinéaste génial retarder encore son retour au cinéma d’angoisse néo-classique, qui lui permettra de proposer de nouveau un grand film, plutôt qu’un film aussi mineur que The Visit.

DaviD